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Quelques
semaines avant sa mort, l’écrivain Paul Claudel
signait un
article intitulé « La messe à l’envers
» dans le Figaro littéraire.
Depuis 1955, ce texte
prophétique de l’Académicien, non seulement
n’a pas pris une ride, mais
on peut même affirmer que la situation a grandement
empiré, la Sainte
Messe n'étant devenue le plus souvent de nos jours qu'une
espèce de
réunion-spectacle qui doit plaire aux fidèles et que l'on
change à
volonté selon les humeurs de chacun .......et qui, bien
sûr, a chassé
Notre SEIGNEUR. Il n'est plus guère présent à
toutes ces innombrables fausses
messes modernes.
La
messe à l’envers
Je voudrais protester
de toutes mes forces
contre l’usage qui se répand en France de plus en plus de
dire la messe
face au public.
Le
principe même de la religion est que Dieu est premier et que le
bien de
l’homme n’est qu’une conséquence de la
reconnaissance et de
l’application dans la vie pratique de ce dogme primordial.
La messe est l’hommage par excellence que nous rendons à
Dieu dans le
sacrifice que le prêtre Lui fait en notre nom sur l’autel
de Son Fils.
C’est nous derrière le Prêtre et ne faisant
qu’un avec lui qui allons
vers Dieu pour lui offrir hostias et preces. Ce n’est pas Dieu
qui
vient se proposer à nous comme à un public
indifférent pour nous rendre
témoins à notre plus grande commodité du
mystère qui va s’accomplir.
La liturgie nouvelle dépouille le peuple chrétien de sa
dignité et de
son droit. Ce n’est plus lui qui dit la messe avec le
prêtre, qui la «
suit », comme on dit très justement, et vers qui le
prêtre se retourne
de temps à autre pour s’assurer de sa présence, de
sa participation et
de sa coopération, dans l’œuvre dont il s’est
chargé en notre nom. Il
n’y a plus là qu’une assistance curieuse qui
le regarde
travailler de son métier. Les impies ont beau jeu de la comparer
à un
prestidigitateur qui exécute son numéro au milieu
d’un cercle poliment
émerveillé.
Il est bien certain qu’avec la liturgie traditionnelle une grande
partie touchante, émouvante, du Saint Sacrifice échappe
au regard des
fidèles. Elle n’échappe pas à leur
cœur et à leur foi. Cela est si vrai
que pendant tout l’Offertoire, au cours des grand-messes
solennelles,
le sous-diacre au pied de l’autel se voile le visage de la main
gauche.
Nous aussi, nous sommes invités alors à prier, à
rentrer en nous-mêmes,
et non pas à la curiosité, mais au recueillement.
Dans tous les rites orientaux le miracle de la transsubstantiation
s’accomplit hors de la vue des fidèles, derrière
l’iconostase. Ce n’est
qu’ensuite que l’Officiant apparaît sur le seuil de
la Porte sacrée, le
corps et le sang du Christ entre les mains.
Un reste de cette idée s’est perpétué
longtemps en France, où les vieux
eucologes ne traduisaient pas les prières du canon. Dom
Guéranger a
protesté avec énergie contre les téméraires
qui enfreignaient cette
réserve.
Le déplorable usage actuel a complètement
bouleversé l’antique
cérémonial au plus grand trouble des fidèles. Il
n’y a plus d’autel. Où
est-il, ce bloc consacré auquel l’Apocalypse compare le
corps même du
Christ ? Il n’y a plus qu’un vague tréteau recouvert
d’une nappe qui
rappelle douloureusement l’établi calviniste.
Naturellement, la commodité des fidèles étant
posée en principe, il a
fallu débarrasser autant que possible la dite table des «
accessoires »
qui l’encombraient : rien de moins, non seulement que les
flambeaux et
les vases de fleurs, mais le tabernacle ! Mais le crucifix
lui-même !
Le prêtre dit sa messe dans le vide ! Quand il invite le peuple
à
élever son cœur et ses yeux … vers quoi ? il
n’y a plus rien au-dessus
de nous pour servir de frontispice au soleil levant !
Si on maintient les flambeaux et le crucifix, le peuple est encore plus
exclu que dans l’ancienne liturgie, car alors non seulement la
cérémonie, mais le prêtre lui est tout entier
dissimulé.
Je me résignerais, avec un immense chagrin, puisque, parait-il,
on ne
peut plus demander à la foule aucun effort spirituel et
qu’il est
indispensable de lui fourrer dans la figure les mystères les
plus
augustes, à voir la messe réduite à la Cène
primitive, mais alors c’est
tout le rituel qu’il faut changer. Que veulent dire ces : Dominus
vobiscum, ces Orate frates, d’un prêtre
séparé de son peuple et qui n’a
rien à lui demander ? Que signifient ces vêtements
somptueux des
ambassadeurs que nous déléguons, la croix sur les
épaules, du côté de
la Divinité ?
Et nos églises mêmes, est-ce qu’il y a à les
laisser telles quelles ?
23 janvier 1955
Paul Claudel, de l’Académie Française.
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